Il n’y a pas si longtemps, écrire un bon appel aux dons demandait du temps, du métier et souvent l’appui d’une agence. Aujourd’hui, quelques minutes et une bonne consigne suffisent à obtenir un texte tout à fait correct. Pour les associations, c’est une très bonne nouvelle. Mais aussi le début de nouveaux problèmes…
À lire impérativement
Alors voici ce que l’IA a déjà changé dans la collecte de fonds, ce qu’elle s’apprête à changer côté donateurs, et pourquoi les professionnels du fundraising ont peut-être encore un rôle à jouer.
🟩 Ce que l’IA a déjà changé dans la collecte de fonds
L’écriture, premier usage de l’IA dans les associations
Le mouvement est massif. Tout le monde le constate mais personne n’ose encore trop en parler. France générosités a interrogé 375 professionnels de 199 associations et fondations faisant appel à la générosité du public, entre février et avril 2026. Résultat de son étude : 86 % des répondants utilisent l’IA dans leurs missions, avant tout pour écrire. 88 % citent des usages rédactionnels, devant la veille et la recherche d’informations (69 %).
Même son de cloche aux États-Unis. Une étude Virtuous et Fundraising.AI menée auprès de 346 organisations va dans le même sens : 92 % des associations utilisent l’IA, essentiellement pour écrire.
Eh oui, aujourd’hui, une chargée de communication obtient en quelques minutes trois versions d’un email, vingt objets à tester, les déclinaisons pour le site et les réseaux sociaux, les relances et le message de remerciement. Alors qu’il n’y a pas si longtemps, préparer une campagne de fin d’année demandait des heures et des heures de travail, et notamment d’écriture.
Pour beaucoup de petites associations, c’est une libération. 🎉 Et c’est tant mieux. Alors qu’elles n’avaient ni le temps ni le budget pour écrire comme les grandes, elles peuvent aujourd’hui lancer des campagnes qu’elles n’auraient jamais envisagées.
Des concepts faciles à trouver…
L’IA propose aussi plein d’idées : un angle de campagne, un fil rouge, un slogan… Mais un modèle de langage produit ce qui est le plus probable au regard de tout ce qu’il a lu.
Quand des centaines d’associations posent à peu près la même question au même outil, elles obtiennent à peu près les mêmes réponses. « Ensemble, changeons des vies. » « Chaque geste compte. » « Avant le 31 décembre, votre don compte double. » Rien de faux. Rien de mémorable non plus.
Alors bien sûr, il est essentiel de bien paramétrer son IA : lui fournir les contenus de votre association, ses témoignages, son vocabulaire, sa culture etc. Les textes y gagnent nettement en qualité. Mais, même ainsi, nous le constatons chaque jour en agence : si l’IA peut vraiment produire de très bons textes, elle n’arrive pas encore à fournir LE texte qu’il vous faut, parfaitement adaptés aux besoins.
On envoie plus, on valide plus vite
Produire plus vite pousse à envoyer davantage de messages. Aux États-Unis, M+R Benchmarks 2026 relève une hausse de 15 % du volume d’emails envoyés par les associations en 2025. Et même si nous n’avons pas de chiffres pour l’instant en France, nous le constatons nous aussi chez nos clients. Non seulement les campagnes de fin d’année sont plus nombreuses mais elles comptent davantage de messages !
De plus, l’IA abaisse considérablement le coût de chaque message supplémentaire. Or une relance qui ne coûte presque rien à écrire s’envoie beaucoup plus facilement.
Les habitudes internes évoluent aussi. Quand un texte arrive propre, fluide et bien structuré, la tentation est forte de le valider tel quel. « Franchement, c’est bien, on peut envoyer. » Alors que c’est souvent à ce moment-là qu’il faudrait le relire une fois de plus.
🟩 Le revers de la facilité : quand tout le monde écrit bien
L’IA relève le niveau… et rapproche tout le monde
Une étude publiée dans Science Advances éclaire ce phénomène. Les chercheurs Anil Doshi et Oliver Hauser ont demandé à près de 300 personnes d’écrire une courte histoire, avec ou sans idées proposées par GPT-4. L’IA a nettement amélioré les textes des participants les moins à l’aise : jusqu’à 26,6 % mieux écrits. Mais les histoires écrites avec son aide se ressemblaient davantage entre elles.
L’étude portait sur des nouvelles, pas sur des appels aux dons mais le mécanisme est le même en collecte de fonds. Résultat ? La plupart des associations envoient aujourd’hui des messages de bien meilleure qualité. Mais l’écart qualitatif entre les associations se réduit. C’est ce que nous appelons le « bon qualitatif » général. Excellent pour le niveau moyen du secteur, beaucoup moins pour qui veut être lu.
Il y a du monde sur la corde à linge !
Comme vous vous en doutez, l’attention des donateurs, elle, n’a pas augmenté. Pourtant, leur boîte de réception ne cesse de se remplir : d’associations qui découvrent l’emailing grâce à l’IA, de structures qui renforcent leur dispositif digital en réduisant la place du papier, et d’agences, dont la nôtre, qui préparent elles aussi de nombreuses campagnes aux petits oignons.
Votre email va donc côtoyer d’autres histoires touchantes, d’autres causes importantes, d’autres demandes bien formulées. Le niveau monte. L’attention disponible, elle, ne suit pas.
Soyons clair. La concurrence entre les associations n’a jamais été aussi forte.
« Un bon email avec un bon objet ne suffit plus. Cette année, chaque détail de votre campagne fera la différence : un objet qui accroche le regard au milieu de vingt sollicitations, des premières lignes qui forcent la curiosité, des visuels qui montrent votre action etc. Sans oublier, au bout du parcours, une page de don à la hauteur de tout ce qui précède. Pris séparément, ces détails semblent minces. Ensemble, ce sont eux qui font qu’un donateur s’arrête sur votre message plutôt que sur celui d’à côté.. »
🟩 Ce qui va encore changer : l’IA arrive chez les donateurs
La prochaine étape se joue chez ceux qui reçoivent vos messages. Beaucoup de données viennent des États-Unis ou du Royaume-Uni et ne se transposeront pas forcément telles quelles en France. Mais vos donateurs utilisent les mêmes outils : Gmail, ChatGPT, Gemini alors il n’y a pas de raison…
Votre email sera d’abord lu par une machine
Si vous avez une boite Gmail, vous avez certainement remarqué d’importants changement liés à l’intégration de Gémini dans Google : résumés automatiques des conversations, aide à la rédaction, et une boîte de réception « IA » qui met en avant ce qui semble prioritaire.
À l’avenir, votre donateur lira donc peut-être le résumé de votre email avant l’email lui-même. Or si une IA résume très bien les faits, elle résume beaucoup moins bien l’émotion ! Un message générique risque d’être réduit à une ligne : « L’association X sollicite un don de fin d’année. » Un message ancré dans le réel garde plus facilement sa substance : un fait précis, une situation concrète, une demande claire.
Le donateur demandera à l’IA où donner
Selon une enquête relayée par Candid, 4,5 % des 1 728 donateurs interrogés utilisent déjà l’IA pour trouver et étudier les causes à soutenir. C’est peu, mais cela progresse. Et aux États-Unis, des plateformes permettent déjà à un assistant IA de finaliser un don autorisé par le donateur.
Les associations françaises le sentent venir. Dans l’étude France générosités, le search (référencement naturel et publicité en ligne) n’est cité que par 7 % des répondants parmi leurs usages actuels de l’IA en collecte. Mais 39 % le placent parmi les canaux où l’IA aurait le plus de valeur à l’avenir : c’est le plus gros écart observé entre pratique et projection.
Pour être recommandé par une IA, ce que vous dites de vous devra être clair, cohérent et vérifiable, partout où l’on peut vous trouver.
La confiance deviendra le premier critère
Les donateurs n’attendent pas d’une association ce qu’ils attendent d’une marque. Une étude parue en 2026 dans le Journal of Business Ethics (Zhao, Zhou et Chen, présentée par le chercheur Russell James) le montre bien. Indiquer qu’une image d’appel aux dons était générée par IA a fait baisser les clics d’environ 25 %. Dire qu’un appel avait été rédigé par IA a réduit l’intention de donner : l’association paraissait moins sincère.
Deux précisions sont importantes. D’abord, cet effet ne touche que les associations. Quand une entreprise utilise l’IA, personne ne s’en étonne : c’est attendu. Une association, en revanche, on la perçoit un peu comme un proche. Découvrir qu’elle nous écrit avec une IA déçoit. Ensuite, cet effet négatif disparaît dès que l’association explique pourquoi elle utilise l’IA, par exemple « pour réduire nos frais et consacrer davantage de moyens aux enfants que nous aidons ».
Au Royaume-Uni, le rapport 2026 de l’agence Blue State va dans le même sens : 51 % des personnes interrogées disent qu’elles ne donneraient pas à une association utilisant des images générées par IA, contre 41 % l’année précédente.
« Ce qui gêne les donateurs, ce n’est pas l’IA. C’est d’avoir l’impression qu’on fait semblant. Et croyez-moi, plus ils recevront de textes écrits par des machines, plus ils sauront les reconnaître. Paradoxalement, la « la part humaine », le regard humain, auront davantage d’importance dans les années qui viennent. »
🟩 Une agence reste utile, mais son rôle a changé
Soyons francs : si une agence ne servait qu’à écrire de bons textes, l’IA l’aurait déjà en partie remplacée. Sa valeur se joue désormais autour du texte : le regard, la matière, la stratégie et la confiance.
Quand vous n’avez pas besoin d’agence
Une petite association qui mène une campagne simple, connaît bien ses donateurs et prend le temps de relire avec exigence peut très bien s’en sortir seule. Bien utilisée, l’IA l’aidera à produire des messages de qualité, à décliner ses formats, à préparer ses remerciements et ses relances. Son meilleur investissement reste alors le temps passé avec ses équipes de terrain pour recueillir des histoires vraies.
Une agence devient utile quand les enjeux montent : un fichier important, une campagne qui pèse lourd dans le budget, une collecte qui stagne, ou le besoin d’un regard extérieur. Voici ce qu’elle apporte alors.
1. Un regard extérieur et exigeant
L’IA peut critiquer un texte si on le lui demande. Mais elle ne connaît ni vos donateurs, ni leur histoire avec vous, ni ce que d’autres associations ont envoyé la semaine dernière. En interne, on est souvent trop près de sa cause pour mesurer ce qu’elle a de banal aux yeux d’un donateur.
Une agence qui accompagne de nombreuses associations voit passer beaucoup de campagnes. Elle sait quels objets s’ouvrent et déçoivent ensuite, quelles histoires émeuvent sans déclencher de don, quelles relances n’apportent rien de nouveau. Son rôle le plus précieux est parfois le plus inconfortable : dire qu’un texte que tout le monde trouve bien ne suffit pas encore.
2. Aller chercher la matière que l’IA ne peut pas inventer
La différence se fait en amont, dans la matière première. Interroger une équipe terrain, recueillir le mot exact d’une bénévole, repérer le détail qui rend une situation tangible, vérifier un chiffre d’impact : c’est un travail d’enquête, d’écoute et de sélection. Aucun outil ne peut le faire à votre place, puisque cette information n’existe que chez vous.
3. Penser la campagne, pas seulement le message
Qui reçoit quoi, à quel moment, combien de fois ? Comment articuler email, courrier, site et réseaux sociaux ? Quelle pression votre fichier peut-il supporter sans se lasser ? Comment mesurer ce qui a vraiment fonctionné, alors que les taux d’ouverture deviennent moins fiables avec les résumés automatiques ? Ces arbitrages demandent de l’expérience, des données et une vision d’ensemble. Un meilleur prompt n’y suffira pas.
4. Protéger la confiance
Selon France générosités, près d’un répondant sur deux (47 %) utilise l’IA en dehors de tout cadre défini par son organisation. Et dans le second volet de l’étude, publié en octobre 2026, près d’un répondant sur deux ignore si son organisation est transparente envers ses donateurs.
Une agence sérieuse apporte des garde-fous : vérifier chaque fait, protéger les données des donateurs, décider de ce qui peut être automatisé et de ce qui doit rester humain. Et, si l’usage de l’IA est mentionné, savoir expliquer en quoi il sert la mission.
» Chez Com&Sens, nous utilisons l’IA chaque jour pour explorer des pistes, tester des angles, décliner des formats. Le temps gagné, nous le réinvestissons dans l’écoute du terrain, l’exigence éditoriale et la réflexion stratégique. «
🟩 « Ça a l’air bien » est devenu un peu juste pour cliquer sur « envoyer »
Vous l’avez compris, l’IA a ouvert l’écriture à toutes les associations, et c’est une bonne nouvelle pour le secteur. Elle a aussi relevé la barre : pour être lu en 2026, un message devra être singulier, vrai et clair.
Voici les questions que nous nous posons chez Com&Sens avant chaque envoi :
- Si l’on remplace le nom et le logo de l’association par ceux d’une autre, le message fonctionne-t-il encore ?
- Qu’est-ce que cette association est seule à pouvoir raconter ici : une parole, un détail de terrain, un chiffre issu de son action ?
- Si une IA résumait cet email en une ligne, que resterait-il ?
- Le donateur va-t-il découvrir quelque chose, se sentir concerné, comprendre ce que son don change ?
- Chaque fait, chaque histoire, chaque témoignage est-il vrai et vérifiable ?
Et la dernière, qui résume toutes les autres : « Nous trouvons ce message réussi. Qu’est-ce qui donnera au donateur une raison de le lire, puis d’agir ? »
Par Sylvain Sismondi,
Consultant fundraising